Miquel Wert Les effluves d’un temps lointain

Miquel Wert Les effluves d’un temps lointain

10 de outubro, 2017 0 Por Artes & contextos
Modo Noturno

Les effluves d’un temps lointain s’entremêlent à la nostalgie des souvenirs, le tout s’évaporant doucement des œuvres de l’artiste espagnol Miquel Wert. Réel questionnement avec la mémoire, on découvre un travail aux traits doux, aux personnages évanescents mais présents. La mémoire, toujours la mémoire. Que reste-t-il de nos souvenirs lointains? Quelle image renverra-t-on après notre disparition? Déformation, oubli, perfectionnement: les lignes du souvenir s’étirent, se percent et s’adaptent à nos réminiscences fantasques. Miquel Wert nous conte ces histoires imaginées. 

Boum! Bang!: Pouvez-vous vous présenter rapidement et nous parler de votre parcours artistique?

Miquel Wert: Je suis Miquel Wert, peintre né à Barcelone (1982), de père espagnol et de mère suédoise. J’ai toujours dessiné, mon père était un bon dessinateur, il a orienté sa vie professionnelle vers le côté technique du dessin industriel. C’est grâce à lui que j’ai eu mes premiers moments de fascination devant l’acte de créer. Je me souviens que je copiais les dessins qu’il m’offrait, et je faisais même des photocopies pour les offrir à mes amis de classe. D’un autre côté ma mère m’emmenait toujours dans les musées et je me rappelle vivement les visites au Musée Picasso de Barcelone, la Fundació Antoni Tàpies (quand elle était ouverte en 1990) et surtout d’un voyage en train jusqu’à Figueres pour visiter le Théâtre-Musée Dalí. À cet âge-là, pour moi ce fut comme aller à Disneyland… et j’ai compris que l’art c’était plutôt une façon de vivre.

Plus tard je me suis beaucoup intéressé à la BD et l’illustration, mais comme je n’étais pas très doué pour écrire des scénarios, et que je voulais exprimer mes propres idées, j’ai décidé d’explorer d’autres disciplines pour raconter mes obsessions.

Je me souviens aussi d’un moment important, en 1993, lorsque je vis un documentaire sur la deuxième chaîne de télévision espagnole. C’était sur l’univers du graffiti. Ce fut l’élément déclencheur de mon intérêt pour tout ce qui était l’art de rue. J’étais fasciné par la clandestinité et le mystère des gens qui de façon anonyme laissaient leurs empreintes sur les murs de la ville. À 11 ans je faisais quelques « tags » timides et minuscules dans des endroits vraiment cachés, et cinq ans plus tard je commençais à réaliser mes premières oeuvres plus élaborées sous l’influence américaine du mouvement. C’était juste un passe-temps avec un camarade d’école.

Ce que je considère comme le début de mon actuel chemin artistique est mon entrée à l’École Supérieure d’Art et de Design Llotja (1998-2000) et ensuite aux Beaux Arts(Université de Barcelone, entre 2000-2005). C’est en 2002 que j’ai commencé à travailler en atelier et abandonné peu à peu le monde du graffiti.

J’ai ensuite commencé à travailler avec des images d’archives. Au début, à partir de publicités apparues sur les magazines espagnols des années 50. Je me suis intéressé à ces faux sourires et à l’image idyllique qu’on essaye de montrer devant les caméras. Je suis très influencé par David Lynch, et je réalise des recherches approfondies sur le concept du « sinistre » à partir du texte de Sigmund Freud « Das Unheimlich » et le dernier livre de Roland Barthes « La chambre claire », qui vont marquer ma démarche.

Après un an passé à travailler à partir de sources publicitaires trouvées, je me suis rendu compte que ma réelle obsession n’était pas juste le sourire mais la théâtralité qu’on reproduisait, même en famille, quand l’objectif d’une caméra était présent. Et surtout l’idée de vouloir montrer/garder un beau visage pour la postérité.

C’est aussi pour cette raison que je travaille avec des images qui datent de plusieurs décennies car auparavant, l’importance de chaque prise faisait que la photo était plus solennelle. Cela avait comme conséquence que les « acteurs/sujets photographiés » étaient plus conscients de l’appareil et leur mise en scène était encore plus évidente.

Avec l’apparition de la photo numérique, tout cela est rentré dans une autre dimension… que je n’ai pas voulu introduire à nouveau dans mon discours artistique, car le rituel se banalise. Aux alentours de 2003 j’ai échangé la photo publicitaire par la photo d’amateur, réalisée sans aspirations artistiques, ce qui me touche plus. Je la trouve plus stimulante et surprenante. Tout cela a un lien très fort avec la passion que j’ai toujours eue pour les albums photos et les films Super-8, notamment à cause de l’héritage de beaucoup de documents qui provenaient de ma famille suédoise.

Depuis l’enfance, je suis fasciné par ces images de gens qui étaient des proches mais que je connaissais à peine, j’ai dû reconstruire toute une branche de mon arbre généalogique, imaginer des histoires et créer mon propre film.

Miquel Wert, In her world

Miquel Wert, In her world, Fusain et acrylique sur toile, 35×35 cm, 2016 ©

Miquel Wert, Confidences

Miquel Wert, Confidences, Fusain et acrylique sur toile, 33×41 cm, 2016 ©

Miquel Wert, La chance du débutant

Miquel Wert, La chance du débutant, Fusain et acrylique sur toile, 55×46 cm, 2015 ©

Miquel Wert, L'aigua clara

Miquel Wert, L’aigua clara, Fusain et acrylique sur toile, 60x73cm, 2015 ©

Miquel Wert, 16 figures, Hommage à Manet

Miquel Wert, 16 figures, Hommage à Manet, Fusain et acrylique sur toile, 100×120 cm, 2015 ©

Miquel Wert, Sommarlek

Miquel Wert, Sommarlek, Fusain et acrylique sur toile, 60×60 cm, 2014 ©

Miquel Wert, Sans Titre

Miquel Wert, Sans Titre, Fusain et acrylique sur toile, 100x81cm, 2014 ©

Miquel Wert, Les sourires cachés

Miquel Wert, Les sourires cachés, Fusain et acrylique sur toile, 100x81cm, 2014 ©

Miquel Wert, Le pilier

Miquel Wert, Le pilier, Fusain et acrylique sur toile, 100x81cm, 2014 ©

B!B!: Quelles sont vos influences, vos sources d’inspiration?

M.W.: Depuis plus de 15 ans mon travail aborde la théâtralité de la vie quotidienne et interroge la représentation du subconscient collectif tout en essayant de s’éloigner de l’aspect purement nostalgique. Dans la mise en scène de ces images, communes et intemporelles, je reconstruis un passé récent qui est en train de se dissiper progressivement de notre mémoire. J’essaye de lier entre elles des problématiques généalogiques personnelles avec une expérience collective partagée.

Mes influences sont très vastes, pendant mes années de formation j’ai beaucoup fréquenté les musées, habitude que je n’ai jamais perdue, mais surtout je me suis construit à base de lectures à la Bibliothèque et à la Filmoteca de Catalunya où j’ai dévoré plein de classiques du cinéma. Pendant longtemps j’ai considéré la photo et le cinéma comme mes principales sources d’inspiration. Je conserve une marque très forte laissée par les oeuvres de Andreï Tarkovski, Carl Theodor Dreyer, Ingmar Bergman, Victor Erice, Luis Buñuel, Robert Bresson, Roy Andersson, Chris Marker, David Lynch, Matthias Müller, Bill Morrison, José Luis Guerin, les films de « found footage », et toute l’animation expérimentale que j’ai pu voir…

Dans la photo les auteurs qui incluent la narrativité dans leur démarche m’intéressent, comme par exemple Duane MichalsHenri Cartier-BressonSergio Larraín et toute la photographie amateur et vernaculaire. En 2007 j’ai découvert le travail de Miroslav Tichýpendant un voyage en République Tchèque, ça m’a beaucoup frappé, car dans une autre discipline il parlait et montrait le monde comme j’ai parfois voulu le faire. Ce genre de lien ou influence « à posteriori » n’arrive pas très souvent.

Pour citer quelques peintres qui ont eu une importance dans mon parcours, même si parfois leur trace n’est pas visible dans mon travail : Andrew Wyeth, Vilhelm Hammershøi, Ronald Brooks Kitaj, Edgar Degas, Pierre Bonnard, Richard Diebenkorn, Francis Bacon, Euan Uglow, Antonio López, Xavier Valls, David HockneyGerhard Richter, Giorgio Morandi, BalthusMichaël Borremans, Edward Hopper, Pat Andrea.

Et bien sûr il y a certains sculpteurs qui me touchent aussi beaucoup comme George Segal, Medardo Rosso, Alberto Giacometti, Germaine Richier, Nathan Oliveira.

B!B!: Vos travaux gravitent tous autour de la figure humaine, que ce soit en portrait ou en mouvement. Pourquoi placer l’homme au centre de tout? 

M.W.: Les figures me permettent de construire des scènes qui interrogent et dialoguent avec le spectateur. J’aime utiliser ces cadrages comme une scénographie peuplée d’acteurs anonymes qui jouent face au rideau d’un théâtre imaginé. J’essaie de mettre en place des scènes où il existe toujours une certaine ambiguïté … des images qui évoquent un moment apparemment calme, mais aussi des images qui pourraient être précédées par un moment tragique ou —au contraire— agréable. Pour moi la figure humaine est le centre de tout… et cache tout en même temps.

Miquel Wert, L'offre

Miquel Wert, L’offre, Fusain et acrylique sur toile, 100x81cm, 2014 ©

Miquel Wert, Feeding the future

Miquel Wert, Feeding the future, Fusain et acrylique sur toile, 114×162 cm, 2013 ©

Miquel Wert, L'inconnu

Miquel Wert, L’inconnu, Fusain et acrylique sur toile, 100x81cm, 2013 ©

Miquel Wert, El Cant del Rossinyol

Miquel Wert, El Cant del Rossinyol, Fusain et acrylique sur toile, 100×81 cm, 2014 ©

Miquel Wert, Group

Miquel Wert, Group, Fusain et acrylique sur toile, 2014 ©

Miquel Wert, Jour de fête

Miquel Wert, Jour de fête, Fusain et acrylique sur toile, 73×92 cm, 2014 ©

Miquel Wert, La soirée

Miquel Wert, La soirée, Acrylique et fusain sur toile, 60×73 cm, 2016 ©